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mardi 28 juillet 2015

Nous n'obéirons pas au monde


Nous n'obéirons pas au monde

Dans notre refus d'obéir nous serons entêtés, sauvages, grandioses mon amour, grandioses nous serons, grandioses comme sont les enfants gitans, les ongles noirs de terre, le menton relevé, quelque chose de noble et d'implacable dans le regard


Nous nous enivrerons de vin, nous nous enivrerons de vent, d'étoiles et puis d'eau claire, et nous irons les jambes nues, les pieds cornés par les sentiers avec les chiens errants et les chevaux aux crinières de folle avoine, fiers mon amour, fièrement ensauvagés nous serons


Nous irons sans bagages, les souffles furibonds nous déshabilleront, nous rendront vulnérables, nus et gloutons de vie comme des nouveaux-nés
Les ruisseaux cavaleurs disperseront nos vices en riant aux éclats et nous simplifieront, allégés nous rendront, Roi et Reine parmi les galets et les bois flottés

Nous n'obéirons pas au monde, mon amour, cela fait si longtemps que ses lois, ses chimères, sont à nos cœurs d'une étoffe moins dense que celle des brumes qui se meuvent, ce soir, longues ailes blanches qui s'effilochent au-dessus de la Creuse

Nous n'obéirons pas au monde, seule la vie qui palpite, intacte dans nos veines, la lumière dorée sur la paille coupée, lumière souveraine des campagne en été ; et les gouffres ombreux quand Dieu nous laisse aveugles, nous les traverserons ensemble, tremblants, l'échine basse, enfants terribles qui hantent par deux les forêts tels des loups efflanqués

Je n'attendrai rien que ta main, tu n'attendras rien que mon ventre, jusqu'à ce que le geai, le crocus ou le gui viennent nous rappeler la Grâce

Nous nous enivrerons de vin, nous nous enivrerons de vent, d'étoiles et puis d'eau claire, et nous irons les jambes nues, les pieds cornés par les sentiers avec les chiens errants et les chevaux aux crinières de folle avoine, fiers mon amour, fièrement ensauvagés nous serons

Nous n'obéirons pas au monde 
Nous n'obéirons pas au monde
Nous n'obéirons pas au monde






Texte et photo Leica, tous droits réservés, Héloïse Combes, Gargilesse juillet 2015.

dimanche 8 mars 2015

Lettre à nos frères qui ne la lirez pas.


   Nous n’avons pas de visages, seulement des yeux.
Des yeux immenses, étalés comme des lacs.
Et dans nos yeux, des feuillages en frissons d’or, des loups, des oiseaux en flèches, des nuages.

   Vous n’avez que des visages.
Vos yeux, vous les avez étouffés depuis longtemps dessous la chair fardée de vos visages.

   Nous sommes faibles.
   Vous êtes puissants.

   Vous nous avez pris la parole et vous nous avez laissé le silence. C’est par inadvertance que vous nous l’avez laissé, comme tout ce que vous nous avez laissé – le rêve, le rire, l’enfance, le printemps : tout ce qui pour vous ne compte pas. Tout ce qui pour vous ne se compte pas.
   Car vous aimez ce qui se compte comme se compte l’argent, qui chez vous est roi. Vous avez remis vos âmes entre les mains d’un roi au cœur de métal, aux mains de papier.
   Ce roi incapable d’amour méprise les pauvres, les rêveurs et les amoureux. Il donne pour ses enfants avides de sinistres fêtes où les musiques cognent comme des coups de marteau, où le champagne coule à flots sans avoir de goût ni d’éclat.

      Vous festoyez sans joie, pendant que nous pleurons.

   Vous n’avez pas de cœurs, seulement des corps que vous rasez, lissez, grimez afin qu’ils ne ressemblent plus à des corps mais à de simples instruments auxquels vous infligez des plaisirs que vous ne goûtez plus.

   Nous n’avons pas de corps, seulement des cœurs, et quand chez nous les bouches des amants se confondent, que leur jambes s’emmêlent, que leur ventres s’épousent, je vous le dis, ce sont nos cœurs qui fondent en un seul cœur géant.
Qui fondent lentement, très lentement.

   Car la lenteur vous nous l’avez laissée. Et le dépouillement. Et la simplicité de la terre, de l’herbe, de l’eau. Et les fleurs, et la brise des saisons toute chargée de parfums.

   Vous, vous aimez ce qui va vite, ce qui se faufile sans aspérité, ce qui n’a pas d’odeur, ce qui est sournois, riche et compliqué. Vous aimez vos trains grande vitesse, vos téléphones 4G, vos télévisions 42 chaînes, vos ordinateurs aux milles lucarnes virtuelles.

   Vous détestez tout ce qui est petit, tout ce qui est blessé, écorché, tout ce qui tremble, tout ce qui chancelle, tout ce qui brûle :
Je vous le dis, en vérité c’est la vie que vous détestez –la vie qui est par essence petite, blessée, écorchée, tremblante, chancelante. Et brûlante.

   Vous détestez tout ce que nous aimons, tout ce qui nous a été donné d’aimer, tout ce que par essence nous sommes.

   Vous méprisez la vérité.

   Vous cultivez l’hypocrisie, qui vous permet de vous saluer en vous haïssant, de vous entre-tuer sans en avoir l’air, de regarder en chien de faïence ceux que vous dépouillez, de pourrir le monde en affirmant le contraire, de faire couler le sang en gardant les mains blanches.

   La guerre sévit, la terre tremble, le ciel s’obscurcit.
   Ce n’est que le début de l’agonie du monde.

   Bientôt vous viendrez dans nos maisons pour nous tuer.

   Nous vous aurons préparé une tasse de café, que vous ne boirez pas.

   Car vous êtes nos frères. Mais vous ne prendrez pas la peine de venir nous tuer de vos mains.

   Vous aurez insufflé le poison mortel dans la nourriture que vous nous donnerez à manger, dans l’eau que vous nous donnerez à boire, dans l’air que vous nous donnerez à respirer et dans les gadgets que vous nous donnerez pour tenter de nous pervertir.

    Nous mourrons sans un regard de pitié de votre part.

    Et vous mourrez aussi de vos propres agissements, je vous le dis, en vérité.

   Eh bien soit, tuez donc, anéantissez, réduisez, il est sans doute dans l’ordre du monde qu’il en soit ainsi. Nous ne saurions vous empêcher d’aller au bout de votre tâche ingrate et qui sans doute est inéluctable. 

   Quand vous aurez fini votre travail, qu’il ne restera plus qu’une poignée des vôtres et tout aussi peu des nôtres, que le monde sera réduit à la nuit noire et au chaos, alors, peut-être, la lumière reparaîtra.


   Alors, peut-être, nous saurons vivre et goûter à la paix. Ensemble.



Tous droits réservés: Héloïse Combes, 8 mars 2014.

mardi 5 février 2013

L'annonce


J’ai été faire développer ma pellicule en urgence. Parce que j’étais impatiente de vous communiquer une nouvelle de la plus haute importance:
Hier matin j’ai rencontré mon premier amandier en fleurs !

Une douceur nouvelle perlée de chants d’oiseaux tentait une percée entre deux rafales de mistral glacé. Il flottait dans l’air cette sensation qu’un événement heureux est sur le point de se produire.

Les fleurs en flocons jetées sur le ciel bleu semblaient lui parler à la fois des neiges de l’hiver passé et des papillons du printemps à venir.

A déjà dix heures, la lumière avait quelque chose de la fraîcheur immaculée des premières lueurs de l’aube. Ce n’était plus celle, plombée, crue ou voilée, d’aucun jour d’hiver. Pas encore tout à fait celle fine et dansante qu’acclameraient bientôt les nez-trompettes des jonquilles.

Je ne saurais dire ce qu’il y avait de profondément bouleversant. Les fleurs blanches et le tronc noir en contraste cinglant. Ces beaux paysages de garrigue lavés par cette lumière-eau de source.
Cette sensation d’amour avant l’amour, de paix avant la vie.
Cette bouffée d’espoir avant la révélation.
Les prémices d’une nouvelle saison -d’une nouvelle enfance, d’une nouvelle naissance, d’une nouvelle ère…-
L’hiver saluant fraternellement le printemps avant de s’éclipser.



Photographies, tirage argentique, Leica m3