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mercredi 3 juin 2015

Le conte des anges



Le conte des anges

- pour Angela, Willem et Kaythan,

et pour tous les habitants des villages du monde entier -



 

    C'est un village aux maisons ocre.

La terre y est brune, le ciel y est bleu. Autour du village, une ceinture de forêts.


   Dans le village, il y a deux sortes d'habitants. Ceux qui sont nés là de la terre brune et du ciel bleu. On les appelle les Duterreau. Ils ont deux bras, deux jambes et une tête de chevreuil. Et puis il y a ceux qui sont nés quelque part, on ne sait pas bien où, au bout du monde peut-être, et qui sont arrivés un jour, surgissant des forêts avec deux bras, deux jambes et une tête de geai. On les appelle les Estrangeais.


   Duterreau et Estrangeais s'aiment en secret. Mais ils ne peuvent pas se le dire, bien sûr. Quand un Duterreau veut dire "Bonjour" à un Estrangeais, il brame et l'Estrangeais part en courant, ses petits yeux noirs affolés dans son visage de plumes bleues, se réfugie dans la forêt, la tête enfoncée dans la mousse. Quand c'est un Estrangeais qui veut saluer un Duterreau, il pousse un cri perçant et le Duterreau détale, le museau écumant de peur, s'enferme à double tour dans sa maison ocre.

   Alors ils font comme ils peuvent, les uns, les autres. Pour dire "J'aimerais te connaître", ils se lancent des regards en coin. Des yeux des Duterreau jaillissent des balles de charbon; des yeux des Estrangeais, des flèches effilées davantage que les cris sortant de leurs becs quand ils transpercent, à l'aube, le silence ouaté des sous bois.

    Lorsqu'un Duterreau amoureux veut dire "Tu me plais" à une belle Estrangeais, il frappe rageusement ses bois contre la porte de sa maison, et la belle terrifiée répond des "Merci, merci" camouflés dans des hurlements qui fusent de son bec comme des flammes incendiaires.

    Parfois une maison brûle. Un arbre tombe foudroyé. Le ciel se pare d'obscurs nuages. Quelques Estrangeais repartent par les forêts d'où ils sont arrivés. Des Duterreau s'enfoncent dans les profondeurs muettes de leurs maisons et y ruminent des idées plus sombres encore que le ciel gris.

    C'est un climat d'amour mutique. D'amour charbon. D'amour épée. D'amour orage. D'amour qui ressemble à la guerre.



    Eux, ils arrivent un matin de printemps.

   Ils arrivent à bord d'une barque en amande, sur la rivière qui coule en aval du village. Une femme. Un homme. Plutôt des anges. Un ange femme noir à coeur blanc. Un ange homme blanc à coeur noir. Deux anges. Non trois. A y regarder de plus près, on remarque, au fond de la barque, endormi, un tout petit ange blanc et noir qui leur ressemble.

Ils amarrent la barque à un chêne et s'installent. Dans l'herbe tendre ils déroulent une nappe à carreaux. D'un panier ils sortent du pain, du vin, des pommes.

   C'est alors que tous déboulent. Depuis les verts chemins des bois, depuis les ruelles grises où sont alignées leurs maisons, ils accourent. Duterreau et Estrangeais, têtes de chevreuils et têtes de geais, deux clans de curieux se forment de part et d'autre des anges, regardent avec méfiance les trois visages nus. Trois visages sans plumes, sans poils, clairs comme l'eau de la rivière.

Brames des Duterreau sur la droite. Cris des Estrangeais sur la gauche. Au centre, les trois visages clairs, imperturbablement sereins, tournés vers le soleil qui monte.


   "Si, si, siiiiiiii", sifflent les habitants à têtes de geais.

"Lan, lan, laaaance", lancent les habitants à têtes de chevreuils, lorsque, d'un mouvement très lent, l'ange homme blanc à coeur noir prend dans sa main la main de l'ange femme noir à coeur blanc.

Leurs mains jointes, les "Si" et les "Lance" accordés, le silence se fait. Chacun regarde, étonné, la lumière qui semble irradier du couple d'anges. Une lumière douce, plus dorée encore que l'or du soleil qui atteint la cime du chêne.


   Petit à petit la clameur reprend.

" Ah, ah, aaaaaaaa", font les Estrangeais, petits sons étranglés au fond de leurs gosiers de plumes, tandis que les Duterreau poussent des brames ressemblant à des meuglements : "Mmmmmm, mmmmm, mourrrr"...

Alors les deux anges dont les mains sont restées liées enlacent tendrement leur angelot aux cheveux  emperlés de brume et de sommeil.

   Le trio fusionné, le silence revient, les "A" et les "Mour" s'accordent, et par dedans chaque atome de silence, gonflent des particules d'amour qui se propagent autour du trio d'anges, s'étendent à droite, à gauche, gagnant chaque Estrangeais, chaque Duterreau.

   Tous restent prostrés longtemps, incapables de bouger, respirant seulement les particules de silence et d'amour qui emplissent leurs poumons, s'infiltrent dans leurs veines, gagnent leurs coeurs. Le soleil atteint son zénith puis décline doucement, orangé d'abord, puis rouge, puis disparu derrière les forêts en laissant dans le ciel des marbrures roses.


   C'est à ce moment là qu'ils réalisent. Les Duterreau, les Estrangeais. Chacun tâte son propre visage, du bout des doigts. La chair est douce, lisse, souple et tiède. Plus de plumes ni de poils, plus de chevreuils aux museaux fulminants ni de geais au becs taillés en pointes, les masques ont disparu. Ne restent que des visages, de même nature que ceux des anges. Des visages d'eau de source. Des visages nus.

 
   Quand la nuit vient, on se mélange. On partage le pain, le vin, les pommes, assis dans l'herbe tendre. Les voix forment un froufrou sonore qui se marie au froufrou lumineux des étoiles au ciel. On saisit quelques mots, des rires. " Comment vas-tu, quel est ton nom, tu es si belle, allons danser, la nuit est douce, douce,  mon amour, mon amour..."

   Le bébé ange s'est rendormi dans les bras de ses parents. Autour il n'y a plus de clan. Plus de Duterreau, plus d'Estrangeais. Ces mots ont disparu au loin, portés par le courant de la rivière.
Il y a de clairs visages qui brillent avec la lune. Juste ça.

Des visages semblables. Des visages de gens qui s'aiment.

 
 

Héloïse Combes, 3 juin 2015.
 
 
Angela et Willem, Anges.

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