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lundi 29 juin 2015

Là où le firmament et les limbes...

On nous caresse, on nous fait croire
On nous flatte, on nous fait asseoir
On finit même par se coucher
Rêver les pieds en éventail

Et c’est dans un demi sommeil que soudain ça réapparaît : les têtes grimaçantes, les masques aux nez crochus, tous les mêmes gueules, la même que nous, barbouillés de tourbe et de vin, de pisse, de sang sous un vernis de bienséance, méli-mélo, tournis, pantins balayés par le vent

Le temps du rêve aux rideaux blancs on avait cru voir des sourires
On avait cru lire de l’amour, les lèvres roses, les doigts brodés de lilas blanc

Envolé le voile de tulle les danseuses ont piteuse allure, les grands costauds tiennent en rageant leur cœur trop lourd entre leurs mains, on les comprend, on est comme eux
Frères, sœurs d'extase et de misère

Pourtant il fut un temps de valse, pourtant on vous disait princesse
Pour un verre de trop, pour une maladresse, pour un gouffre ignoré vous passez à vermine, on vous marche sur les orteils, la ronde est triste et tout s’efface

On est seul, on est toujours seul et c’est folie de l’oublier

Seul le ciel pour chacun, ce luxe inouï plein les pupilles, peut-être juste un extraterrestre, le plus brisé, son corps géant de glaise et d’humus, ses yeux noyés et ses mains d’or, celui-là qui est presque au bout, où les masques s’effilochent plus fins que les nuages

Sa solitude face à la vôtre, là où on ne peut rien, où seul l’amour peut poindre au milieu du néant

Il faut être seul du plus profond de l’âme pour aimer un peu le visage de l’autre, oublier la glaise, la couronne d’épines ne pas y toucher, et du bout des doigts trouver la peau douce, la vérité nue qui s’écoule claire, claire comme l’eau des clairs ruisseaux

Il faut être seul, mort dix ou vingt fois pour aimer un peu

Et puis les arbres, et puis le ciel, la Creuse coule très lentement ses eaux d’ombre et de rouille, il n’y a personne et je suis nue
Une feuille de frêne en parachute, les grands rapaces aux ailes frangées dévorées par les dents aiguës du soleil de juin
Des reflets en feu d’or clair m’éblouissent, mes cheveux passent dans mon dos comme de longues algues, l'eau m'engloutit

Me laisser flotter, flotter, flotter jusqu’au fond du ciel, les bras en croix, une seconde la paix profonde, quand je me retourne il est sur la berge, assis dans les herbes les genoux repliés, il me sourit
Un instant, une éternité, son sourire et le ciel se fondent


J’ai toujours eu peur avant de faire l’amour, il a dit
Il a dit, et on a ri, et j’ai dit moi aussi
J’ai peur des grottes obscures et des fonds abyssaux des océans, j’ai peur des bêtes sauvages qui sommeillent en moi et de l’enfant blessée qu’on a bâillonnée, j’ai peur de la charogne et du bois putréfié des bords de rivières, j’ai peur du ventre ballonné des poissons morts. J’ai peur de trop aimer les loups, et les forêts d’où l’on ne revient quand on en revient qu’avec les yeux trop grands, moitié crevés moitié voyants, j’ai peur des feux follets et des sables mouvants, j’ai peur de l’homme préhistorique qui montre les crocs, sa barbe hirsute, ses râles fous et l’orage qui monte, j’ai peur du miel et de la mousse, j’ai peur du ciel et de la houle quand ils révèlent leur splendeur, j’ai peur de Dieu juste avant qu’il paraisse. Avant. Le frisson d’avant la ferveur. D’avant la vie, d’avant la mort. D’avant la foudre vérité
J’ai toujours eu peur avant de faire l’amour, il a dit
Il a dit, et on a ri, et j’ai dit moi aussi
Il a trouvé ma main, il a baisé ma bouche, il a creusé mon ventre, la peur s’est consumée en un éclair violet
Pleure l’enfant blessée, jouisse la bien aimée et s’ouvrent les forêts sous nos ongles battants, dansent les feux follets dedans nos yeux de loups, on a coulé profond au fond des océans dans nos fauves duvets et le ciel s’est ouvert, brèche miraculeuse dorée dans les abysses
Je lui ai dit mon frère, mon sang, je lui ai dit mon garçonnet, tes jambes blêmes, tes yeux de fièvre, tes grands bras crucifiés, ta gueule cassée, tes veines bleues, ton torse glabre et ton cœur d’ogre, au zénith je ne crains plus rien
Je lui ai dit on périra mais ta peau est plus douce que la mousse des bois, je lui ai dit mon ange, la part de l’ange en l’homme on ne peut la briser et mourant dans tes bras tes ailes me soulèvent
Alors il a dit viens, viens, je ne craindrai plus jamais rien avec toi, à présent
Il m’a appelée ange et j’ai dit viens aussi, non nous n’aurons plus rien à craindre ni de nous deux unis, ni de nous l’un sans l’autre, à présent
A présent que nous avons été ensemble là où les limbes et le firmament s’étendent d’un seul corps

Héloïse, 28 juin 2015. 

1 commentaire:

  1. Magnifique !
    Bravo et merci ,Héloïse...
    Xavier
    www.xavierzimbardo.com

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